Le 10 juillet 2025, le musée du Louvre s’est offert une suspension rare. Le temps d’une nuit, la mode y a cessé d’être un objet d’exposition pour devenir un acte vivant. Récit d’une épopée sensorielle entre murs millénaires et souffles contemporains.

Angel Laffon 10/01/2026

Le Louvre a redessiné sa propre géographie pour cette première Nuit de la Mode. Cette rigueur spatiale, loin d’être une contrainte, dessinait les contours d’une expérience immersive totale. Le palais ne se parcourait pas, il se vivait comme une scène méticuleusement orchestrée. En s’inscrivant dans le sillage de la semaine de la Haute Couture, le Louvre a réalisé une véritable OPA symbolique, captant l’attention mondiale pour la réinjecter au cœur de son patrimoine.

Jordan Roth : Une liturgie du corps et de la beauté

À la Cour Marly, Jordan Roth, producteur de Broadway et icône de la culture genderfluid, a orchestré une performance conçue comme une fable visuelle sur la beauté et son instabilité : « Radical Acts of Unrelenting Beauty ». Portée par les nappes sonores de Thomas Roussel, dont les partitions habitent habituellement les défilés Dior ou Chanel, et orchestrée sous le regard de l’agence Lucien Pagès, curateur de l’invisible et architecte des moments les plus confidentiels du luxe, l’œuvre a rassemblé une audience d’une précision chirurgicale. En scellant ce dialogue entre l’institution séculaire et l’avant-garde de la couture, l’agence a élevé cette performance au rang de manifeste culturel global.

Rien de démonstratif, rien de frontal. Le corps évolue parmi les sculptures, s’y confronte, s’y mesure. Protégé par des figures silencieuses, presque angéliques, l’artiste s’élève progressivement jusqu’à atteindre leur hauteur, intégré à l’ordre muséal comme une œuvre temporaire. Le costume accompagne cette ascension : ailes déployées puis abandonnées, volumes qui s’amplifient jusqu’à former une silhouette pyramidale, avant de se défaire.

Ici, le corps devient sculpture, la sculpture devient corps. Le genre s’efface au profit d’une beauté affranchie de toute binarité. La performance progresse par états successifs, de l’élévation à la monumentalité, jusqu’à l’effacement. Lorsqu’il ne subsiste plus qu’un voile et une impression diffuse, le propos devient évident. La beauté ne se possède pas, elle se traverse.

Mounia Nassangar : La démocratisation du mouvement

À l’opposé de cette solennité, le Louvre médiéval a vibré d’une énergie radicalement différente. Carte blanche a été donnée à Mounia Nassangar, mannequin, DJ et figure de proue de la scène waacking, qui a transformé les fossés de Philippe Auguste en un terrain d’expression participatif.

Entre des extraits de son spectacle S.T.U.C.K et des ateliers de posing, le public est devenu acteur du récit. En autorisant cette exubérance au cœur de ses fondations, le Louvre signe un geste politique : il offre le droit de cité à une culture urbaine, ancrant la mode dans une pratique sociale, vibrante et radicalement inclusive.

Une ingénierie de l’aura : La fabrique à images

Dans l’aile Richelieu, le Louvre a mis en place une véritable ingénierie de l’image. Sous la direction de Lucas Tortolano, l’espace s’est transformé en studio temporaire, pensé pour la métamorphose. Grâce à l’expertise de lAgence Lescure, spécialisée dans la mise en beauté, et au regard du photographe de mode Marc Hermal, chaque participant a pu figer sa silhouette et capter une version augmentée de lui-même.

Ce dispositif trouvait son prolongement dans l’intervention de Marie-Laure Manceaux, dont les croquis réalisés en une minute fixaient les looks de la soirée dans un langage graphique immédiat. En s’appropriant les codes de l’éphémère, le musée les transforme en traces durables, faisant du visiteur le personnage central d’un récit aussitôt prêt à circuler.

Le récit comme sceau de légitimité

À 19h30, l’effervescence a laissé place à l’exégèse dans la salle 800. Sous les plafonds chargés d’histoire, Loïc Prigent, oracle de la mécanique mode, et Olivier Gabet, commissaire de l’exposition et directeur du département des Objets d’art, ont ouvert les coulisses de Louvre Couture.

Entre anecdotes, choix curatoriaux et contraintes de conservation, ce dialogue a joué un rôle décisif : donner à la nuit son ossature intellectuelle. Il a rappelé que l’irruption de la couture au Louvre ne relève pas d’un simple effet de scène, mais d’une construction culturelle rigoureuse, pensée dans la durée.À travers cette prise de parole, Olivier Gabet prolonge une trajectoire déjà engagée, depuis sa direction du Musée des Arts Décoratifs, visant à inscrire le textile et la mode dans le grand récit de l’histoire de l’art, non comme un appendice mais comme un langage à part entière.

Un final en apesanteur

L’émotion a trouvé son apogée avec Clara Ysé, autrice-compositrice à la plume incandescente, au pied de la Victoire de Samothrace, avant d’être relayée sous la Pyramide par Lucky Love. Accompagné d’un chœur gospel, le chanteur et performeur dont la présence magnétique avait marqué le défilé printemps-été 2024 de John Galliano pour la Maison Margiela avant d’émouvoir le monde lors de la cérémonie des Jeux Paralympiques de Paris 2024 a offert un final suspendu. La soirée s’est achevée au Café Angelina, rythmée par le DJ set « Cousu Main », dans une élégance maîtrisée qui n’a jamais entamé la majesté du lieu.

La réussite de cette nuit tient à une équation parfaite entre l’excellence de Jordan Roth, la ferveur de Mounia Nassangar et la pertinence narrative d’Olivier Gabet. Le Louvre n’a pas invité la mode pour décorer ses galeries, il l’a convoquée pour activer une machine à regard. Ce soir-là, la mode n’a pas simplement visité le Louvre, elle l’a mis en mouvement.

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