Erborian vend une histoire : une centella venue de Jeju, un engagement solidaire, une certification éthique. Pendant quatre mois, nous avons cherché à vérifier ces promesses dans les documents publics. Voici ce qu’ils montrent, et ce qu’ils ne montrent pas.
Publié le 27 juillet 2026 par Angel Laffon.
Erborian, marque de K-beauty au discours botanique, passe sous le contrôle du groupe L’Occitane en juillet 2012. Le groupe acquiert alors un peu plus de la moitié du capital de la société avant de monter à près de 63 %. La marque, alors naissante, pèse 2,5 millions d’euros de chiffre d’affaires mondial. Treize ans plus tard, Erborian s’est imposée comme l’une des marques du groupe affichant la plus forte croissance. Ses cofondatrices, Katalin Berenyi et Hojung Lee, ont depuis quitté l’entreprise, la première pour prendre la tête de Clarins en 2019.
Depuis, la répartition du capital n’est plus vérifiable publiquement : les données du registre des bénéficiaires effectifs sont réservées aux personnes habilitées. Et le groupe, retiré de la Bourse de Hong Kong le 16 octobre 2024, n’est plus tenu de publier des comptes détaillés : son dernier rapport annuel complet date de juillet 2024.
L’entité française elle-même ne porte le nom d’« Erborian International » que depuis le 30 juillet 2025. Jusque-là, les actes du greffe l’identifiaient sous sa dénomination d’origine, « Symbiose Cosmetics France ». Quant à la marque, elle est dirigée par Dorothée Massoulier, entrée au groupe en 2012 au marketing de L’Occitane en Provence.
Ses comptes sont déposés au greffe du tribunal de commerce. Nous les avons examinés ligne à ligne, formulaire fiscal compris. Une écriture y attire immédiatement l’attention : sur l’exercice clos le 31 mars 2025, le poste libellé « Influencers Collaboration US » passe de 453 373 à 2 271 531 euros en un an, soit une augmentation de +401%. Un second poste, « Influencers Collaboration ME », apparaît la même année à hauteur de 183 183 euros.
Précisons d’emblée le périmètre, parce qu’il conditionne toute la lecture de ce dossier. Ces chiffres proviennent d’une seule société, Erborian International SAS, l’entité française de la marque, dont le chiffre d’affaires a atteint 108 millions d’euros sur l’exercice clos en mars 2025, contre 68,5 millions un an plus tôt. Selon ses propres comptes, il s’agit principalement de ventes à d’autres sociétés du groupe, et non aux consommateurs. Ces documents ne disent donc pas tout sur Erborian dans le monde. Mais ce sont les seuls qui chiffrent la marque, le groupe ne l’isolant dans aucune de ses publications, et ils suffisent à poser la question qui traverse cette enquête : que reste-t-il des promesses, une fois confrontées aux pièces ?
Nous avons sollicité par écrit Erborian et sa maison mère L’Occitane sur l’origine de la centella, le calcul du « 1 % » et le budget d’influence, ainsi que le fabricant Kolmar Korea et Durae Corporation, co-titulaire du brevet cité plus loin, sur leurs approvisionnements. Aucune n’a répondu. Une réponse est toutefois venue par une autre voie : celle d’un signalement déposé sur SignalConso, la plateforme de la DGCCRF. Nous y revenons. Aucune infraction n’est établie ni alléguée dans ce qui suit.
1. Ce que montrent les comptes : l’influence avant la philanthropie
Sur le périmètre de cette entité, le seul documenté, la comparaison entre le marketing d’influence et la philanthropie que la marque met en scène est la suivante.
| Poste (Erborian International SAS, exercice clos 31/03/2025) | Exercice précédent | Exercice clos 31/03/2025 |
|---|---|---|
| « Influencers Collaboration US » | 453 373 € | 2 271 531 € (+401 %) |
| « Influencers Collaboration ME » | — | 183 183 € |
| Dons « Self-Esteem Club » | — | 517 000 € (+ 300 000 € « Fondation Self Esteem ») |
(Chiffres issus des comptes déposés au greffe — pièces détenues par la rédaction.)
En brut, et sur ce périmètre, les dépenses d’influence de l’exercice représentent environ trois fois les dons : 2,45 millions d’euros contre 817 000 dans l’hypothèse la plus favorable à la marque, celle qui additionne les deux lignes de dons. D’autres entités du groupe versent peut-être d’autres sommes ailleurs ; elles ne sont pas publiques, et c’est précisément le problème que ce dossier documente.
Le coût réel de la philanthropie affichée est, lui, établi par une pièce fiscale. Les 517 000 euros du programme phare, déclarés au mécénat au titre de l’article 238 bis du Code général des impôts, un dispositif de droit commun ouvert à toute entreprise, ouvrent droit à une réduction d’impôt de 60 %, chiffrée à 312 806 euros par le formulaire 2069-RCI-SD joint aux comptes. Après cette réduction, le geste n’a coûté à l’entreprise qu’environ 204 000 euros nets, soit moins d’un dixième de son budget d’influence de l’exercice. Le traitement fiscal de la seconde ligne de dons, 300 000 euros, n’est pas détaillé dans les comptes ; nous ne l’intégrons pas à ce calcul.
2. Marrakech, les Seychelles, et une empreinte carbone passée sous silence
En février 2026, Erborian France a réuni quatorze créateurs de contenu dans le désert d’Agafay, près de Marrakech, pour une opération baptisée « Red Experience », montée autour du lancement de sa gamme Redness. Un événement public, couvert par le média spécialisé Les Gens d’Internet et revendiqué par l’agence qui l’a produit. Quelques mois plus tard, une opération comparable s’est tenue aux Seychelles, comme en atteste le « house tour » publié le 27 mai 2026 par la créatrice Sananas.
Le coût climatique de ces voyages n’est publié nulle part par la marque. Nous l’avons estimé, un ordre de grandeur et non une mesure, à partir des facteurs d’émission de la Base Empreinte de l’ADEME (152 g de CO₂e par passager et par kilomètre en long-courrier, environ 187 g en moyen-courrier) et des distances aériennes, soit environ 3 800 km aller-retour pour Paris-Marrakech et 15 800 km pour Paris-Mahé, pour quatorze participants par opération, billets d’avion uniquement. Il en ressort de l’ordre de 44 tonnes de CO₂e pour les deux opérations, environ 10 tonnes pour Marrakech et 34 pour les Seychelles. C’est un plancher, qui exclut le forçage non-CO₂ de l’aviation, les équipes de production, le fret et l’hébergement, et qui équivaut déjà à l’empreinte annuelle d’environ cinq Français. La note de calcul complète est tenue à disposition.
Au même moment, la France traversait un premier semestre de vigilances rouges et de plans canicule. Erborian, elle, programmait deux voyages de presse aériens, dont l’un vers les Seychelles, archipel en première ligne du dérèglement climatique.
Sur le plan fiscal, ce budget d’influence, cachets, production et voyages de presse compris, est par ailleurs déductible du bénéfice imposable, comme toute charge d’entreprise. Au taux normal de 25 %, la déduction de ces 2,27 millions d’euros dépensés en un an en influence représente de l’ordre de 570 000 euros d’impôt sur les sociétés en moins. Cette déduction n’a rien d’anormal : toute charge d’entreprise réduit le bénéfice imposable, et donc l’impôt. Nous la mentionnons non pour la contester, mais parce qu’elle complète le tableau : chaque euro dépensé en influence est aussi un euro fiscalement déductible.
Ce marché n’est plus une zone grise. Depuis la loi du 9 juin 2023 encadrant l’influence commerciale, la DGCCRF a contrôlé plus de 300 influenceurs, dont près de la moitié en anomalie. Et le régulateur prévient que ses enquêtes « peuvent se poursuivre auprès des annonceurs, dont la responsabilité peut également être retenue » : autrement dit, la marque qui paie peut être tenue pour responsable de ce qui est dit à son sujet. C’est dans ce contexte qu’Erborian, annonceur parmi d’autres, a porté son budget d’influence de 453 373 à 2 271 531 euros en un an.
3. Un soin vedette rappelé dans quatre pays
En 2025, la Centella Crème, soin emblématique de la marque, a été retirée du marché dans quatre pays, sur les mêmes lots.
| Date | Pays / autorité | Mesure |
|---|---|---|
| 25 juillet 2025 | France — RappelConso, fiche n° 18963 | Rappel des formats 20 et 50 ml, déclenché volontairement par les Laboratoires M&L Erborian |
| 7 août 2025 | Suisse — OSAV | Recommandation de ne plus utiliser le produit ; retrait par l’importateur HJD Distribution SA |
| 21 août 2025 | Espagne — AEMPS | Cessation de commercialisation, retrait et rappel des lots KM05363, KM06363, KM06343, KM07343 |
| 15 août 2025 | Royaume-Uni — OPSS (GOV.UK) | Retrait du marché et rappel consommateurs ; non-conformité au Règlement (CE) 1223/2009 |
Le motif énoncé par l’avis français est l’absence de conservateur dans les lots concernés. Sans cette protection, le produit a développé une contamination microbiologique (Candida parapsilosis, Micrococcus luteus, Microbacterium oxydans), présentant un risque en particulier pour les peaux lésées et les personnes immunodéprimées. Ce rappel n’établit aucun manquement : la marque l’a déclenché elle-même, ce qui relève du fonctionnement normal de la vigilance sanitaire. Un point mérite toutefois d’être relevé, parce qu’il émane d’un régulateur. L’avis britannique de l’OPSS précise que les lots concernés ne satisfont pas aux exigences du Règlement (CE) 1223/2009, texte fondateur du droit cosmétique européen. C’est un constat public de non-conformité pour les lots visés.
L’épisode documente au passage qui fabrique. Sur sa page « ADN coréen », Erborian revendique une fabrication de ses produits à Séoul. La marque ne fabrique pourtant pas elle-même : sa production est confiée au sous-traitant coréen Kolmar Korea, selon le modèle ODM majoritaire dans la K-beauty. En avril 2025, un reportage du quotidien économique Seoul Economic Daily décrivait, dans l’usine Kolmar de Sejong, les opérations de remplissage et de conditionnement de la BB crème destinée à la marque Erborian du groupe L’Occitane, produite puis écoulée en France, au Royaume-Uni, en Allemagne et en Italie. Le préfixe « KM » des lots rappelés correspond à la codification de ce fabricant, dont le rapport de durabilité 2024, vérifié par BSI Group Korea, cite « L’Occitane en Provence » parmi ses clients étrangers, aux côtés de L’Oréal.
Ce modèle industriel n’a rien d’illégitime ; il est même majoritaire en Corée. Mais il a une conséquence directe : la traçabilité des matières premières dépend d’informations que ni le fabricant ni la marque ne rendent publiques.
4. Une certification B Corp qui vaut pour le groupe, pas pour la marque
La certification B Corp, délivrée par l’organisme américain B Lab, évalue la performance sociale et environnementale d’une entreprise. Erborian l’affiche. Sur son site anglais, la marque annonce en tête de page : « Erborian is now Certified B Corporation™ ». Le registre officiel de B Lab mentionne, lui, l’entité certifiée sous le nom de « Group L’Occitane HQ Labo », c’est-à-dire le groupe dans son ensemble, certifié depuis août 2023 avec un score global de 85,4. La certification vaut à ce titre pour l’ensemble du portefeuille, sans score ni audit publics propres à Erborian.
C’est la même logique que pour le chiffre d’affaires. La marque figure bien dans les engagements du groupe, nommément citée parmi celles que couvrent ses objectifs de biodégradabilité des formules rinçables ou de certification RSPO pour les dérivés d’huile de palme. Mais elle y apparaît comme périmètre d’application, jamais comme unité de mesure : aucun résultat ne lui est attribué en propre.
Ce score de 85,4 relève par ailleurs d’un référentiel en voie de disparition. En avril 2025, B Lab a publié la refonte la plus importante de ses standards depuis 2006, applicable depuis janvier 2026. La logique du cumul de points, qui permettait de franchir le seuil des 80 en excellant dans un domaine tout en en négligeant un autre, laisse place à sept thématiques d’impact assorties chacune d’exigences minimales, à une trajectoire de progression sur cinq ans et à un audit par un tiers indépendant.
L’une de ces thématiques rejoint directement ce que documente cette enquête. La thématique Action Climatique impose aux grandes entreprises, celles de plus de 250 salariés ou réalisant plus de 75 millions d’euros de chiffre d’affaires, de mesurer et publier leurs émissions de scope 1, 2 et 3, de faire vérifier cet inventaire par un organisme tiers accrédité et de fixer des objectifs de réduction validés scientifiquement, dans les trois ans suivant la certification. Le scope 3 englobe les émissions indirectes de la chaîne de valeur, déplacements professionnels compris. Les vols des opérations de Marrakech et des Seychelles y figureraient donc.
5. L’origine « Jeju », une allégation que rien de public ne permet de vérifier
Les fiches officielles de la Centella Crème d’Erborian, que l’avis de rappel RappelConso n°18963 référence sous les codes 6AA20067 et 6AA20068, précisent l’origine de leur actif principal. Sur la version archivée par la Wayback Machine le 23 avril 2024, l’actif est décrit ainsi : « Extrait de Centella Asiatica, plante issue de l’île de Jeju, en Corée du Sud ». La même description figure, au 18 juillet 2026, sur la fiche Sephora qui commercialise encore cette version au packaging blanc, la page affichant par ailleurs un avis de rappel en cours. Le produit est aujourd’hui vendu sous un nouveau packaging vert et de nouvelles références, 6AA20095 et 6AA20094, qui coexistent en ligne avec les précédentes, et l’allégation d’origine y est reprise : « 2 % Centella Asiatica : extrait de Centella Asiatica coréenne, issu de l’île de Jeju ».
Sur ces fiches, la marque précise dans sa FAQ : « Non, la formule de la Centella Crème reste strictement la même. Seul le packaging a évolué. » Deux listes INCI distinctes coexistent pourtant pour ce produit. L’une, affichée notamment par Sephora, place l’extrait de centella en neuvième position et mentionne le t-butyl alcohol. L’autre, publiée sur les fiches actuelles de la marque, le place en onzième position et ne mentionne plus cet ingrédient. Or l’article 19 du Règlement (CE) 1223/2009 impose d’établir la liste dans l’ordre décroissant de l’importance pondérale des ingrédients au moment de leur incorporation, seuls ceux présents à moins de 1 % pouvant être mentionnés dans le désordre. La centella étant revendiquée à 2 %, elle relève de la zone où l’ordre fait foi. Ces deux listes ne décrivent donc pas la même répartition, sans qu’il soit possible d’en déduire la concentration de tel ou tel ingrédient.
En droit, l’allégation d’origine n’est pas un slogan. Le Règlement (UE) 655/2013 exige que toute allégation cosmétique repose sur des éléments probants et vérifiables. Or quatre voies de vérification mènent à la même impasse. L’étiquette porte la dénomination générique « CENTELLA ASIATICA LEAF EXTRACT », identique quelle que soit l’origine. Nous n’avons trouvé aucune certification d’origine tierce, Ecocert, UEBT ou Cosmos, accompagnant l’ingrédient. Le brevet coréen KR102259767B1, co-déposé par Kolmar et la société Durae, établit qu’une production est possible, mais aucun document public ne le relie aux formules d’Erborian. Et aucun document public ne nomme le fournisseur agricole.
Il existe pourtant, en Corée même, un outil taillé pour cette preuve. La province autonome de Jeju a créé une certification officielle « Jeju cosmetics », motivée par le fait que des produits fabriqués hors de l’île utilisaient son image à des fins marketing. Sont éligibles les produits contenant au moins 10 % de matières premières provenant de Jeju et fabriqués sur place. Ce second critère écarte à lui seul la Centella Crème : les usines cosmétiques de Kolmar Korea se trouvent à Sejong et à Bucheon, en Corée continentale. Nous n’avons trouvé aucun produit Erborian au registre des produits certifiés, consulté le 20 juillet 2026.
Le contexte de la filière rend cette absence d’autant plus notable. La presse économique coréenne (Korea Daily / JoongAng, 9 avril 2026) rapporte que l’industrie cosmétique du pays a longtemps dépendu des importations pour environ 90 % de sa centella, venue notamment de Madagascar et du Vietnam. Sur l’île, la première production au monde de « centella géante » n’a démarré qu’en mars 2025, dans une ferme intelligente construite à Gujwa-eup par le groupe Riman, qui a fait enregistrer ce cultivar en juillet 2022 et en détient l’usage exclusif jusqu’en juillet 2042. Cette centella alimente sa propre marque de soins, ICD, sans lien connu avec Erborian. Le responsable du développement interrogé sur place explique que Jeju a été choisie parce que son climat ressemble à celui de Madagascar, pays d’origine de la plante.
S’y ajoute une contrainte agronomique. Selon une étude publiée en septembre 2025 dans Frontiers in Plant Science par des chercheurs du National Institute of Agricultural Sciences, l’agence publique coréenne de recherche agricole, l’habitat naturel de la plante en Corée se limite aux îles du sud comme Jeju, et la culture en pleine terre y restreint la saison de croissance à la période de juin à octobre, ce qui rend difficile un approvisionnement stable toute l’année.
Interrogée par la voie d’un signalement déposé le 28 juin 2026 sur SignalConso, la plateforme de la DGCCRF, la société Laboratoires M&L, société mère d’Erborian International, a répondu le 23 juillet. Elle estime le signalement infondé et l’allégation « dûment étayée », précisant que l’origine repose sur « des éléments documentaires de traçabilité et sur des certificats d’origine » conservés dans sa documentation réglementaire, et pouvant être « présentés aux autorités compétentes sur demande ». Sa réponse confirme surtout le cœur du problème : les pièces existent, dit-elle, mais elles ne sont opposables qu’au régulateur.
C’est exactement ce que prévoit le droit. La traçabilité est obligatoire ; l’article 7 du règlement 1223/2009 l’impose, et le dossier d’information produit prévu à l’article 11 doit être conservé dix ans. Mais ces pièces ne sont accessibles qu’aux autorités de contrôle. L’origine géographique fonctionne ainsi comme argument commercial sans qu’aucun texte n’oblige à en publier la preuve.
Le phénomène dépasse Erborian. La marque coréenne Atomy l’illustre bien. Pour sa gamme Derma Real Cica, elle revendique une centella venue de Madagascar. Sa fiche produit désigne pourtant Korea Kolmar comme fabricant. Or ce même façonnier conditionnait la BB crème d’Erborian dans son usine de Sejong. C’est ce que révèle un reportage du Seoul Economic Daily publié en avril 2025. Un même façonnier produit donc pour deux marques. Ces deux marques revendiquent deux origines différentes pour un actif similaire. L’origine d’un actif relève du contrat commercial entre la marque et son fabricant. Elle ne se déduit pas de l’identité de l’usine.
Cette opacité n’a pourtant rien d’une fatalité, et un concurrent le démontre sur la même plante. L’Oréal indique avoir mis en place depuis 2016, pour sa centella de Madagascar, un programme de sourcing responsable avec des fournisseurs nommés, Indfrag et Ravina, des zones de collecte identifiées, Fierenana et Ambatondrazaka, et une vérification par l’Union for Ethical BioTrade, qui documente publiquement le travail avec les cueilleurs et la traçabilité. Sur place, la société Bionexx, membre de cette même ONG depuis 2021, fait vérifier sa centella et revendique un réseau d’environ 35 000 cultivateurs. La transparence sur l’origine d’une centella est donc possible. Erborian ne la fournit pas.
6. Le « 1 % » solidaire, un pourcentage sans base vérifiable
Le don « de 1 % ». Erborian communique sur un engagement de reverser 1 % de ses ventes à des associations. Mais la définition de ce 1 % n’est pas la même selon le support. Sur son site français, la mention légale vise « 1 % du chiffre d’affaires mondial des produits Erborian ». Sur son site américain, elle vise « 1 % des ventes enregistrées par le groupe L’Occitane avec la marque Erborian sur l’exercice précédent (2022-2023) en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Europe, espace Schengen ». Une assiette mondiale d’un côté, limitée à certaines zones de l’autre. Et dans les deux cas, le chiffre de référence n’est publié nulle part.
Il est même impossible de le reconstituer. Sur l’exercice 2024-2025, clos le 31 mars 2025, le groupe L’Occitane a réalisé 2,8 milliards d’euros de ventes dans le monde et ne détaille que le poids de ses trois plus grosses marques : L’Occitane en Provence 48,4 %, Sol de Janeiro 31,6 %, Elemis 10,1 %. Erborian n’y figure pas. Elle fait partie des cinq autres marques du portefeuille, qui se partagent les 9,9 % restants, soit de l’ordre de 277 millions d’euros à elles toutes. Cette opacité n’est pas nouvelle : dès 2018, la presse spécialisée relevait que la part des ventes des différentes marques du groupe, dont Erborian, « n’est pas communiquée ».
L’exercice précédent, celui qui sert de base au calcul des dons, est logé à la même enseigne : dans le rapport annuel 2023-2024, la catégorie « Others » totalisait 214 millions d’euros, regroupant cinq marques nommément citées, LimeLife, Melvita, Erborian, L’Occitane au Brésil et Grown Alchemist. Le chiffre d’affaires mondial d’Erborian sur cet exercice n’est donc, au mieux, qu’une fraction de ces 214 millions, et n’est isolé nulle part. À titre indicatif, 517 000 euros de dons correspondraient à 1 % d’un chiffre d’affaires de 51,7 millions d’euros ; en y ajoutant la seconde ligne de 300 000 euros, à 1 % de 81,7 millions. Des ordres de grandeur compatibles avec l’enveloppe des « autres marques », mais que rien ne permet de rapprocher du chiffre réel, puisqu’il n’est pas publié. Les comptes français n’aident pas davantage : les 108 millions déclarés par l’entité sont, selon la liasse elle-même, « principalement réalisés avec des sociétés membres du groupe L’Occitane », et non des ventes aux consommateurs.
Les dons, eux, sont réels et documentés. Le formulaire 2069-RCI-SD joint à la liasse détaille trois versements effectués le 10 mars 2025 par l’entité française, à trois associations : Force Femmes (190 000 euros), Premiers Secours en Santé Mentale France (227 000 euros) et Respect Zone (100 000 euros), soit 517 000 euros ouvrant droit à une réduction d’impôt de 312 806 euros. Ces versements, portés par la société française, ne recouvrent pas nécessairement l’ensemble du programme, que la marque décline aussi à l’international via d’autres entités du groupe. Reste que le pourcentage affiché repose sur une assiette qui n’est chiffrée nulle part : il demeure, par construction, impossible à vérifier de l’extérieur.
La « raison d’être » inscrite en 2026. Un dernier document éclaire le calendrier. Aux termes d’une assemblée générale extraordinaire du 13 février 2026, publiée au BODACC, la société a étendu son objet social pour y ajouter qu’elle « entend générer un impact social, sociétal et environnemental positif et significatif dans l’exercice de ses activités ». L’inscription de cette raison d’être dans les statuts, permise par la loi PACTE de 2019, est intervenue en février 2026, postérieurement à l’exercice comptable clos le 31 mars 2025 sur lequel repose cette enquête, alors que le programme « Self-Esteem Club » et son engagement de « 1 % » étaient, eux, déjà déployés depuis au moins 2023.
7. Le « naturel » à géométrie variable
Le « naturel » à géométrie variable. Le discours d’Erborian repose sur une promesse de douceur botanique, « Korean skin therapy », des actifs végétaux, la centella. Plusieurs travaux récents nuancent ce récit. En juillet 2026, le média spécialisé Vert a passé au crible une cinquantaine de cosmétiques coréens vendus en France et a placé Erborian parmi les marques les plus problématiques de son classement, pour la présence, dans certains soins, de filtres UV et de substances controversées. Le comparatif de Que Choisir recense de son côté plusieurs ingrédients indésirables dans la gamme.
Sollicité par Vert, le service de presse de la marque a répondu que « tous les ingrédients utilisés dans nos produits sont autorisés en cosmétique conformément aux cadres réglementaires applicables », et a indiqué « reformuler certains produits ». Ce mouvement de reformulation éclaire la question soulevée plus haut : sur la seule Centella Crème, deux listes INCI coexistent alors que la FAQ affirme que « la formule reste strictement la même ».
Ce que dit le droit, et l’échéance du 27 septembre
Le cadre juridique vise précisément ce type de promesse, et il se resserre. Le Code de la consommation interdit toute allégation de nature à induire en erreur, notamment sur l’origine d’un produit (article L121-2), sous peine de sanctions pouvant atteindre deux ans d’emprisonnement et 300 000 euros d’amende, montant porté à 10 % du chiffre d’affaires annuel moyen (article L132-2).
Surtout, une échéance approche. La directive européenne (UE) 2024/825, dite Empowering Consumers, doit s’appliquer à compter du 27 septembre 2026, sa transposition en France passant par le projet de loi DDADUE. Elle interdit notamment les allégations environnementales génériques non étayées. Elle ne doit pas être confondue avec la proposition « Green Claims », distincte, que la Commission a annoncé retirer en juin 2025.
La pratique du régulateur, elle, est déjà établie. La DGCCRF a sanctionné un opérateur majeur du secteur cosmétique d’une amende transactionnelle de 200 000 euros, assortie d’une publication, pour avoir valorisé des ingrédients présents à hauteur de 0,01 % aux côtés d’un parfum trente fois plus concentré. La direction inscrit du reste, parmi ses priorités de contrôle, la sanction des tromperies sur l’origine. Cet opérateur n’est pas nommé par la DGCCRF et rien ne permet de le rapprocher d’Erborian ; le précédent établit seulement que l’écart entre un ingrédient mis en vitrine et ce qu’une marque peut en documenter n’est plus un débat abstrait.
Conclusion
Au terme de cette enquête, aucune des promesses examinées ne s’est révélée fausse. Aucune ne s’est non plus révélée vérifiable. L’origine « Jeju » repose sur des pièces que la marque déclare détenir sans les rendre publiques. Le « 1 % » se calcule sur un chiffre d’affaires que le groupe ne publie pas. La certification vaut pour la maison mère, pas pour la marque qui l’affiche. La fabrication, revendiquée à Séoul, a lieu à Sejong. À chaque fois, le même écart et la même impossibilité, pour le consommateur comme pour le journaliste, de confronter le récit à la preuve.
Cet écart n’est pas propre à Erborian, il traverse une large part de la K-beauty. Mais il devient plus difficile à tenir à mesure que le droit se resserre, et que la charge de la preuve se déplace, lentement, vers celui qui formule la promesse.
Méthodologie
Cette enquête repose exclusivement sur des pièces publiques ou officielles : les comptes annuels et la liasse fiscale d’Erborian International SAS déposés au greffe du tribunal de commerce, les actes et annonces légales publiés au BODACC, les avis de rappel des autorités sanitaires française, suisse, britannique et espagnole, les fiches produits de la marque et de ses distributeurs, leurs versions archivées et horodatées, la presse économique coréenne, un brevet déposé auprès de l’office coréen, ainsi que des textes réglementaires européens et français. Les calculs d’empreinte carbone s’appuient sur les facteurs d’émission publics de l’ADEME ; la note de calcul est tenue à disposition.
Erborian, sa maison mère L’Occitane, le fabricant Kolmar Korea et la société Durae Corporation ont été sollicités par écrit, sur l’origine de la centella, le calcul du « 1 % » et le budget d’influence. Aucun n’a répondu à ces sollicitations. La position de la société Laboratoires M&L, société mère d’Erborian International, a été recueillie par une autre voie, celle d’un signalement déposé le 28 juin 2026 sur SignalConso, plateforme de la DGCCRF, auquel elle a répondu le 23 juillet 2026 ; sa réponse est citée intégralement dans le corps de l’article. Cet article sera mis à jour en cas de réponse ultérieure de l’une des sociétés sollicitées.
Aucune infraction n’est établie ni alléguée. L’enquête distingue systématiquement ce qui est prouvé par une pièce de ce qui n’a pu être trouvé dans les sources publiques, cette seconde catégorie étant présentée comme telle et non comme la preuve d’une absence.




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